Cet article est paru en 2019, dans le numéro 125 de notre magazine Acteurs de la filière graphique. Retrouvez tous les numéros sur notre page dédiée.

LA BANDE DESSINÉE, UN DESTIN HORS DES CASES ?

 « Le 9ème art est désormais le deuxième segment le plus dynamique du marché de l’édition française, derrière les ouvrages de documentation, avec 13 % de croissance en 2017 » peut-on lire dans un rapport officiel signé Pierre Lungheretti, Directeur Général de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image. En ont découlé 54 propositions, et la promesse par Franck Riester, Ministre de la Culture, de voir 2020 devenir « l’année de la bande dessinée »…

Renforcer la reconnaissance institutionnelle et symbolique du 9ème art ; améliorer la situation des auteurs dans un esprit de responsabilité collective ; développer la diffusion, la visibilité de la bande dessinée en favorisant le pluralisme ; initier une politique volontariste d’éducation artistique et culturelle ; assurer un plus fort rayonnement de la bande dessinée française dans le monde ; mettre en œuvre une politique nationale du patrimoine de la bande dessinée ; instituer une nouvelle organisation ministérielle… Tels sont, bruts de décoffrage, les sept axes majeurs par lesquels ledit rapport dit fonder ses ambitions.

Sous-segment de la bande dessinée dont le lectorat est le plus jeune, le Manga est certainement le plus touché par des pratiques de téléchargement illégal. Pourtant, c’est encore le print – particulièrement en France – qui fonde l’essentiel de l’intérêt des lecteurs…

Du succès à la reconnaissance

Pour l’année 2017 et d’après les chiffres du Syndicat National de l’Edition (SNE), l’ensemble « Bande dessinée, Mangas & Comics » représentait non moins de 10,5 % du CA total de l’édition, ce qui ne le situe pas si loin, à titre de comparaison, du segment « Jeunesse », lequel culmine pour sa part à 12,8 % du CA établi en 2017. L’occasion d’ailleurs de rappeler que la bande dessinée n’a jamais cessé de dépasser la cible enfantine à laquelle d’aucuns ont tenté jadis de la circonscrire, pour conquérir un nouveau lectorat et grandir avec lui. Car c’est bien la croissance de ce segment de marché qui interpelle, à l’heure où les ventes – tous segments éditoriaux confondus – s’érodent lentement et où le CA global de l’édition tend par conséquent à diminuer (-1,61% en 2017). La preuve certainement, que le médium continue à la fois de séduire des jeunes générations pourtant hyper sollicitées par un environnement numérique où l’écran est roi, et de fidéliser un public qui ne manifeste pas forcément l’envie de « passer à autre chose ». Il s’agit là aussi bien sûr d’une victoire symbolique, la bande dessinées – et plus encore la famille des mangas – ayant longtemps souffert d’un mépris qui n’a, heureusement, pas résisté à des succès à la fois nombreux et durables.

C’est à l’occasion du Festival d’Angoulême que Pierre Lungheretti (en photo ci-dessus), Directeur général de la Cité internationale de la Bande Dessinée et de l’image, a présenté le rapport que lui avait commandé Françoise Nyssen un an plus tôt. Au programme : un projet de refonte de la politique nationale en faveur de la bande dessinée, en 54 propositions.

Entre vitalité et encombrement

Lieu de paradoxes, la bande dessinée est à la fois un secteur particulièrement créatif et dynamique, mais aussi une illustration – et l’expression est heureuse – d’un écueil tenace du monde de l’édition : la prolifération des titres publiés est supérieure à l’augmentation globale des ventes, ce qui mène inévitablement à une situation d’embouteillage de l’offre. Dans un contexte de baisse du tirage moyen, au regard de ce qui se produit déjà de longue date pour le livre, c’est « la précarisation des auteurs » qui inquiète au premier chef Pierre Lungheretti, qui évoque « un métier d’auteur de bande dessinée, particulièrement de dessinateur, qui exige une concentration, une minutie et un temps passé rendant difficile le cumul avec un emploi parallèle ou une activité secondaire régulière, comme c’est le cas pour une majorité des auteurs des autres secteurs du livre ». Cette fragilisation progressive des auteurs a d’ailleurs probablement été un des moteurs de cette initiative, qui ne s’en tient toutefois pas à ce seul objectif, l’enjeu étant de débrider « un fort potentiel de développement artistique, culturel et économique », mentionne le rapport. Particulièrement chez nous puisque la France n’est rien de moins que le troisième producteur mondial de bande dessinée, le volume d’offre ayant été multiplié par dix (!) depuis 1996. Si telle profusion a permis à cette forme d’expression de gagner ses lettres de noblesse, varier ses approches et viser tous les âges, elle s’est donc également accompagnée d’anomalies structurelles agissant comme des freins. Visant, entre autres, des manques en termes de soutien à la formation publique, Pierre Lungheretti énonce un ensemble de dispositions en forme de notes d’intention, pour ne plus enfermer l’auteur dans l’imagerie de l’artiste électron libre, l’enjeu consistant plutôt ici à consolider, voire développer, une filière mieux professionnalisée et exploitant notamment ses liens vivaces avec des industries créatives connexes, comme celles du jeu vidéo ou du film d’animation.

Ici illustré par son magazine éponyme, le Canal BD regroupe à ce jour un réseau de 130 Librairies indépendantes spécialisées.

Le support numérique quasi-inexistant en France

Parmi la myriade de points abordés par le rapport, la réalité d’un « marché numérique embryonnaire » mérite probablement qu’on s’y arrête, une part très importante du lectorat considéré ici étant effectivement largement familiarisée aux outils qui permettraient de basculer sans trop de difficulté sur des lectures écran. En l’absence à ce jour quasi-totale de titres numériques natifs – on flirte littéralement avec le zéro pointé – il ne s’agit donc guère que d’une offre homothétique voyant la bande dessinées papier être transposée de façon brute sur écran, et notamment distribuée en France via des plateformes spécialisées telles que Iznéo ou Sequencity. Proposant l’une et l’autre, contre abonnement, 15 000 à 20 000 titres, la chose peine en réalité à exister : « Le marché du numérique oscille entre 0,5% et 1% du chiffre d’affaires, contrairement à des pays tels que le Japon où près de 40% de la production est désormais consommée sous une forme numérique, ou en Corée avec des formes nativement numériques telles que le webtoon, qui connaît un vrai succès auprès d’un large public », précise le rapport. C’est en revanche le « scantrad », pratique illégale consistant à proposer des traductions numériques bénévoles de titres étrangers avant leur (éventuelle) parution en France, qui connaît certain succès, la faute parfois à des délais d’adaptation relativement longs. Il n’empêche : le digital reste attaché, en France, sur ce type de marché, à une solution par défaut… Un revers qui trouve une première explication claire : l’amateurtype de bande dessinée est peut-être plus viscéralement attaché qu’aucun autre à l’attrait de l’objet imprimé. A la fois objet de collection et symbole fort de lecture-plaisir, la bande dessinée ne semble donc dématérialisable qu’à la toute marge, même si le facteur culturel semble de toute évidence entrer en ligne de compte. Car si le constat pouvait déjà être fait pour le livre, l’ebook n’ayant fait chez nous qu’une percée bien plus timide qu’ailleurs, la réalité d’une « exception française » en faveur de l’imprimé apparaît cette fois encore probante. Tel particularisme trouve par ailleurs écho dans le simple fait que le bien-nommé segment « franco-belge » est un pan créatif majeur de l’Histoire de la bande dessinée, aujourd’hui structuré par un réseau d’édition à fois très concentré dans son premier tiers (Média Participations avec 746 titres, Delcourt avec 652 titres et Glénat avec 417 titres, concentrent à eux trois 34,2 % de la production) et hyper éclaté dans son derniers tiers, 468 éditeurs (des indépendants, pour l’écrasante majorité) se partageant 32,7 % de ladite production. Le reste, soit 33,1 % des titres, est le fait de 12 éditeurs. Or, si le haut de la branche se porte bien, le rapport met l’accent sur « une configuration économique qui, si elle n’a pas dégradé la diversité éditoriale, exige une attention particulière aux éditeurs les plus fragiles qui contribuent à l’innovation et qui prennent des risques, aussi bien artistiques  que financiers »…

Initié en réaction à l’inquiétude des auteurs, le rapport ” Bande dessinée, nouvelle frontière artistique et culturelle ” se veut plus globalement un tremplin vers une nouvelle dynamique de filière.

Dynamique de filière : quid de la fabrication ?

Longtemps cantonnée à des revendeurs spécialisés, la bande dessinée s’est progressivement frayée un chemin chez les généralistes du livre, au-delà des quelques classiques qui y étaient disséminés jadis. Un axe décloisonnant qui reste toutefois à appuyer selon le rapport, qui voit là un phénomène de démocratisation encore récent, et donc à amplifier. Par conséquent, le marché est majoritairement resté le fait de spécialistes : « C’est dans les années 1980 que se multiplient de nouvelles librairies spécialisées et en 1990 est fondée l’Association des Librairies de Bandes Dessinées, avec la création du label Canal BD en 1995, qui deviendra en 2007 le Groupement des Librairies de Bandes Dessinées, sous la forme de société anonyme à capital variable. Le nombre d’adhérent du réseau est passé de 50 en 1990 à 120 en 2018 (réseau étendu à la Belgique, le Québec et la Suisse) » nous précise-t-on, le réseau en question connaissant même une hausse continue de son chiffre d’affaires. Pour autant, « les préoccupations et inquiétudes du réseau rejoignent celles de l’ensemble de la profession et ne sont pas spécifiques à la bande dessinée : la transmission des baux, la reprise des librairies et la concurrence avec les opérateurs mondiaux du numérique et de la vente en ligne. À cet égard, Canal BD projette la création d’un portail de vente en ligne qui permettra la livraison dans l’heure » développe sans surprise Pierre Lungheretti.
Par ailleurs largement dédié à expliciter la lente précarisation des auteurs – accélérée par la quasi-disparition des publications attachées à des titres de Presse périodique – et ouvrant quelques pistes pour mobiliser le collectif autour de ces enjeux, renforcer la confiance entre les auteurs et les éditeurs ou encore accentuer le rôle des collectivités territoriales dans l’amélioration des conditions économiques et sociales des créateurs, nous ne pouvons que regretter un grand absent au cœur de cette analyse : la fabrication du livre. Jamais en effet cette dernière n’est évoquée, comme si elle ne participait en aucune façon à structurer et consolider une filière pérenne, autour d’intérêts communs. Pourtant si tissu économique et vitalité artistique sont liés – ce qui ne fait guère de doutes – probablement aurait-il fallu ne pas faire tout à fait l’impasse sur les questions d’impression, de finition et d’ennoblissement de l’objet… De quoi en tout cas prolonger la réflexion.