Groupe Tonnellier – La notice, une histoire qui dure

Disposant de 4 sites d’impression (270 collaborateurs pour 28 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec 160 personnes et 18 millions d’euros de CA sur le seul site éponyme de Condé-sur-Noireau), le Groupe Tonnellier s’est historiquement positionné sur un produit ô combien spécifique : la notice pharmaceutique. Nous nous sommes entretenus avec son dirigeant, Benoît Duquesne, également Président de l’UNIIC depuis septembre 2018, pour comprendre et recontextualiser une  histoire qui dure…

Que représente aujourd’hui le Groupe Tonnellier ?

Nous avons trois sites qui font surtout de la notice pharmaceutique : l’imprimerie Sallaz Grenier à Grézieu-La-Varenne (69), l’imprimerie Facedim à Châtellerault (86) qui fait aussi depuis le tout début de l’ordonnance médicale pour les médecins, et bien sûr l’imprimerie Tonnellier à Condé-sur-Noireau (14). Quant à l’imprimerie Malherbe (Carpiquet – 14), elle nous permet d’être présents sur d’autres marchés – agroalimentaire, papeterie, édition, communication – tout en gardant un lien étroit avec la santé, via la parapharmacie et la cosmétique.

Au contraire de certains marchés en tension, on imagine que ceux-là sont plutôt stables, voire en croissance, non ?

Les volumes que nous traitons sont en tout cas en légère croissance oui. Aujourd’hui j’achète 6000 tonnes de papier par an. Pour donner un ordre d’idée, quand mon père est arrivé dans l’entreprise, ils étaient onze et consommaient 22 tonnes de papier par an.

Justement, quelle est l’Histoire de cette entreprise, de 1909 à nos jours ?

On a même connaissance de l’existence du fonds de commerce en 1854. L’entreprise s’appelait à l’époque l’imprimerie Bissey, déjà à Condé-sur-Noireau. Elle a ensuite été rachetée par mon arrière-grand-père, Joseph Tonnellier, en 1909. Il décède malheureusement rapidement, en 1917 des suites d’une maladie, et c’est mon arrière-grand-mère qui assure alors cette reprise. C’est son fils, Jean Tonnellier, dans les années 30 qui lui succédera.

Quels types de produits étaient traités à l’époque ?

Il s’agissait de travaux de ville, de catalogues de chaussures pour la région de Fougères et des catalogues de quincaillerie, toujours dans la région. Puis dans les années 30, Jean Tonnellier a épousé une fille de pharmacien, et son beau-père lui a demandé de faire des étiquettes pour ses préparations, destinées à être collées sur des flacons : alcool, éther… Cela a bien fonctionné pendant quelques années, mais c’est tombé en désuétude quand l’industrie pharmaceutique a démarré dans les années 55/60. A cette époque-là, mon père, André Duquesne, a épousé la fille de Jean Tonnellier et a repris les rênes de l’entreprise en tentant de s’adapter à cette nouvelle industrie, en modifiant ses étiquettes. Ça n’a pas forcément bien fonctionné tout de suite et il a cherché sa voie, en faisant par exemple des étiquettes en hélio pour le secteur agroalimentaire. Il a tout de même insisté auprès de l’industrie pharmaceutique, qui lui a demandé non pas des étiquettes mais des notices. Au tout début il fallait les plier à la main, jusqu’à ce qu’il achète sa première plieuse d’occasion, puis une autre, et voilà comment a démarré l’activité de notice pharmaceutique dans le groupe Tonnellier.

Des idées de diversification vous ont-elles traversé ?

Oui, mais nous travaillons pour la santé humaine, domaine évidemment sensible et par conséquent, nous sommes tenus à des méthodes de fabrication et surtout de contrôle assez drastiques et plutôt lourdes financièrement. C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas vraiment dans l’imprimerie traditionnelle et lorsqu’on essaie de se frotter à des produits connexes, comme de la notice pour de l’électroménager par exemple, nos coûts de production sont trop élevés et donc peu concurrentiels. C’est moins l’équipement qui coûte cher que l’organisation, les contrôles, les vides de lignes, une traçabilité exigée à toutes les étapes etc. C’est d’ailleurs audité par nos clients très régulièrement.

Le secteur de l’imprimerie a traversé une période dite « de mutation technologique », qui a vu nombre d’acteurs s’équiper notamment en machines numériques. Sur les produits très spécifiques que vous traitez, est-ce que c’est un basculement que vous avez ressenti également ?

En matière de notice pharmaceutique, le « changement » n’est pas vraiment de notre ressort ! Nous recevons des fichiers et n’avons pas, ou très peu, d’influence sur la façon dont ils doivent être imprimés. Encore moins sur les contenus. Mais même sur la forme, nous n’avons quasiment aucune latitude. Ces éléments sont fournis par nos clients et sont en quelque sorte intouchables. Mais ce qui a changé, c’est la taille des notices, qui augmente régulièrement du fait notamment des volumes de mentions légales. Aujourd’hui, j’aurais presque tendance à dire que nous faisons des notices qui tiennent du drap de lit. En conséquence, le grammage moyen diminue chaque année. Aujourd’hui, on est autour de 45g/m² en moyenne, tous produits confondus. Nous nous adaptons donc, à mesure que les tailles de notices augmentent, avec une organisation interne capable de développer des pliages complexes, pour faire de très grandes notices.

Dans le domaine de la santé justement, on commence à parler de packaging intelligent, d’applications connectées permettant par exemple d’accompagner les patients pour le suivi de leur traitement, via notamment l’électronique imprimée…

Oui, mais il faut bien avoir présent à l’esprit qu’une notice ne doit jamais « tomber en panne », et que vous soyez, de jour comme de nuit, dans une zone couverte ou non couverte, vous devez avoir l’information. C’est pourquoi l’électronique imprimée ne peut pas remplacer, même très partiellement, une notice traditionnelle. On peut imaginer des applications complémentaires sur des packaging, pour plus de confort, mais rien qui vienne se substituer à la notice que nous produisons à ce jour.

Vous êtes également engagé en tant que nouveau Président de l’UNIIC, dans le collectif. Qu’est-ce qui vous y a prioritairement motivé ?

J’étais déjà présent et investi à l’échelon régional (au sein de l’UNIIC Normandie, ndlr), mais je pense que pour lutter contre les idées reçues à l’encontre du support papier, il faut faire bloc. Cela passe notamment par la volonté de l’UNIIC de poursuivre une politique de décloisonnement, à la fois des procédés et des champs conventionnels, pour ouvrir notre champ d’action à ce qui se traduit aujourd’hui par une convergence des métiers de l’impression.

Une remarque d’autant plus altruiste que ces idées reçues n’affectent pas directement vos marchés…

Je ne dois évidemment pas seulement considérer les produits sur lesquels je travaille, les notices pharmaceutiques n’étant effectivement pas vraiment dématérialisables et donc relativement protégées, et à ce titre, je me sens bien sûr concerné quand c’est le papier en tant que média qui est attaqué. Je me méfie par ailleurs des arguments qui s’en tiennent à nous expliquer que les volumes imprimés baisseront forcément partout, à l’heure où certaines grandes enseignes n’ont jamais distribué autant de prospectus, au contraire de ce qu’elles annonçaient elles-mêmes quelques années plus tôt. Le prospectus changera certainement de forme, de fréquence, de contenus, et les publicitaires y réfléchissent certainement déjà, mais le tout dématérialisé n’est pas une issue souhaitable. Mais sur cette problématique comme sur tant d’autres, je reste persuadé que c’est l’ajout de nos différences qui nous fera avancer.

Atelier Saint-Luc – L’amour du livre

Entretien avec Claude Barrier, codirigeant de l’Atelier de reliure Saint-Luc. Défendant un savoir-faire historique en martelant les termes « proximité », « partage » ou encore « diversité », il nous livre sa vision d’un métier « de main » où la modernité se niche dans la volonté d’ouverture et de mobilité…

Racontez-nous l’Histoire de l’Atelier Saint-Luc : comment l’entreprise est-elle née et comment a-t-elle évolué ? 

Nous avons plaisir à dire que c’est une femme qui a lancé l’aventure puisque c’est Marthe Froment qui a créé seule l’entreprise en 1947 et c’est toujours une femme – Cécile Barrier, mon épouse – qui en est à la tête aujourd’hui. Marthe Froment était passionnée par tout ce qui avait trait à l’art : la peinture, les vitraux et – bien sûr – le livre et la reliure. Très vite, ses amis lui ont fait remarquer qu’elle était douée pour restaurer les livres de sa propre bibliothèque, lui suggérant d’en faire de même avec les leurs. Assez rapidement, elle abandonne alors la peinture pour rediriger l’activité de l’entreprise vers la reliure et le traitement des documents. Il s’agissait surtout de répondre à la demande de médecins, notaires et de clients fortunés de la ville du Mans. Puis, dans les années 50/60, ses enfants ont repris le flambeau : sa fille plus sur la partie reliure et son fils plutôt sur la partie « gros registre » (domaine médical, pharmacie, hôpitaux etc.), toujours autour de la ville du Mans. Dans les années 75/80, arrive là encore une nouvelle génération – avec Cécile Barrier – et une réorientation stratégique à la clé. C’est à cette époque que se développe toute la partie commerciale à destination des bibliothèques universitaires, départementales et municipales. C’est également à cette époque que, l’activité se développant, les effectifs de l’entreprise dépassent la trentaine ne personnes. C’est un véritable changement dans la mesure où l’entreprise a d’abord été gérée par une personne seule, avant de compter 5 à 6 salariés « seulement ». Je suis pour ma part arrivé dans les années 2000 et nous avons compté à cette époque-là jusqu’à environ 40 collaborateurs. Nous commencions à répondre à des commandes pour les marchés publics et à nous développer sur l’ensemble du territoire national : Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lille, Roubaix etc.
Aujourd’hui, avec l’arrivée de notre fille dans l’entreprise, nous en sommes à la 4ème génération d’une histoire familiale qui dure.

Combien d’ouvrages sont traités chaque mois en moyenne par l’entreprise aujourd‘hui ?

Je dirais que 15 000 ouvrages environ sont traités mensuellement aujourd’hui, sachant que ce sont les produits, plus que le volume d’activité (paradoxalement à la hausse), qui ont changé. On fait par exemple de moins en moins de reliures traditionnelles et de plus en plus de reliures simples ou d’équipements variés de documents. De façon générale, on nous demandait il y a quelques années des restaurations de long terme, pour que le livre résiste toute une vie. Aujourd’hui, on nous demande beaucoup de restaurations qui tiendront 4 à 5 ans.

Vous organisez ce que vous dîtes être des « tournées » dans différentes régions… Pourquoi et en quoi consistent-elles ?

Le fait d’organiser des tournées traduit notre volonté d’être présent dans toute la France. Ma femme avait déjà cette ambition, dès le début du développement de la partie commerciale de l’entreprise, mais dans le Grand Ouest seulement. J’ai suggéré à mon arrivée de ne pas nous en tenir à ça et de nous étendre plus encore. Le livre est quelque chose qui doit être vulgarisé, qui doit pouvoir voyager, qui doit pouvoir être partagé : je pars donc du principe que l’on peut aussi bien aller voir une bibliothèque qui va nous demander de travailler sur 15 livres qu’une autre qui va nous en confier 1500. Ce n’est pas forcément un raisonnement rationnel d’un point de vue strictement économique, mais c’est à mes yeux une question de principe : le livre doit être mis à disposition de tout le monde. Nous avons donc mis en place ces tournées régulières de sorte à ce que chaque coin et recoin du pays puisse être visité tous les mois. Comme nous avons des véhicules qui circulent et font des boucles dans diverses régions, nous répondons à l’ensemble des demandes, même minimes en termes de volumes, que nous recevons. Nous ne leur faisons pas porter de surcoût lié au transport, quand bien même s’agirait-il de restaurer 5 livres seulement. Nous les récupérons au fin-fond de la Bretagne s’il le faut et nous les leur ramenons, sans alourdir les tarifs.
Mais si c’est encore une réalité aujourd’hui, je suis en train de me demander s’il est possible de continuer : il ne faut pas se cacher que cela devient de plus en plus compliqué, d’autant que la génération qui arrive aura peut-être d’autres priorités et d’autres envies. Nous nous sommes attachés à cette philosophie parce que c’est malheureusement un service de proximité qui se fait de plus en plus rare. Dans le Sud par exemple, il y a très peu de relieurs capables de répondre aux besoins des bibliothèques municipales, en tout cas pas sur de la petite reliure à 15 euros pièce, voire moins que ça. On y trouve certes de la belle reliure main, mais sur des prestations à 200 ou 300 euros pièce.

Les baisses de dotations des collectivités opérées ces dernières années ont-elles eu des conséquences directes sur votre activité ?

Bien sûr ! On est passé, ces dernières années, de 37 à 25 personnes. Nous avons pu faire face parce que nous bénéficions d’une palette de services très large, de prestations très techniques – exemple : la BnF avec des reliures très haut de gamme – aux prestations pour de toutes petites entités, du livre d’art à la bande dessinée ou au manga. Nous pouvons aussi faire de la plastification, de l’intégration de codes-barres etc. C’est cette multiplicité qui nous permet d’être encore présents sur différents marchés.

Comment le métier va évoluer selon vous dans le futur ? Et pour quels défis ?

Je pense qu’on ira, de plus en plus, vers le très haut de gamme. Les pièces uniques se portent bien et le savoir-faire français en la matière s’exporte tout aussi bien. L’exportation est d’ailleurs pour nous une piste d’avenir et c’est ce sur quoi notre fille travaille aujourd’hui. Les pays nord-africains sont notamment très friands de très beaux livres uniques et c’est une demande qu’il nous faut considérer, justement parce que nous avons le savoir-faire nécessaire. Par ailleurs, quand on voit aujourd’hui comment se portent Hermès ou LVMH, c’est un secteur – celui du luxe – qui pourrait être porteur et vecteur de progrès pour nous.
Sur la reliure plus traditionnelle, pour les bibliothèques notamment, je reste persuadé que l’activité perdurera et que l’on sauvegardera ce qui fait la base de notre métier. Mais il serait illusoire d’espérer voir ces demandes-là progresser… Encore une fois, les évolutions devraient plutôt se situer sur les pièces uniques.

Certains regrettent le caractère trop peu visible des événements liés notamment au livre d’art, tels que le salon PAGES… Est-ce que c’est un regret que vous partagez ?

C’est un secteur que je connais encore trop peu pour me prononcer. Il manque peut-être effectivement une forme de communication plus ‘grand public’ sur ces événements, mais je pense en effet qu’il existe pour certains artistes, voire pour certains artisans, des débouchés sur le « Très Beau ».

Le secteur de l’imprimerie a été traversé par des mutations technologiques fortes, au point que les débats liés à ces évolutions sont toujours vifs. Est-ce que, toutes proportions gardées, c’est quelque chose que vous avez également ressenti dans vos métiers ?

Nous sommes un métier manuel et il faut que nous le restions : c’est notre âme ! Nous restons certes attentifs, en éveil, mais cela n’a effectivement rien à voir avec la veille d’un imprimeur plus ou moins tenu d’anticiper ses investissements matériels, en pleine révolution numérique. Quand on est relieur, quasiment à la pièce, il ne faut surtout pas qu’on mécanise de trop. On a certes vu arriver l’utilisation de colles spécifiques par exemple (les colles dites « P.U.R. » permettant des facilités de traitement), mais il s’agit d’évolutions et non pas de révolutions. On essaie évidemment d’aller plus vite et d’optimiser notre organisation, mais ce ne sont pas aux machines d’intervenir à notre place. Ce que nous demande la BnF par exemple, c’est de faire des livres comme ils étaient faits il y a 70 ans. Alors certes, cela coûte beaucoup moins cher aujourd’hui et nous allons beaucoup plus vite, mais les outils n’ont pas tellement changé. Nous pouvons aussi, grâce à des logiciels informatiques de retouche et de traitement d’image, travailler des fichiers pour refaire des couvertures à neuf, mais ces logiciels sont utilisés partout et par tout le monde. A la limite, les processus d’automatisation pour de la finition industrielle, les imprimeurs font déjà ça très bien. De notre côté, c’est surtout dans les têtes que doivent se conduire les évolutions de nos métiers… Qui restent des métiers de main.

En tant notamment que membre du Bureau exécutif de l’UNIIC, quel sens donnez-vous à l’engagement collectif ?

L’engagement collectif, c’est la seule façon de partager des idées diverses et variées, au sein d’un même savoir-faire. C’est un endroit où l’on peut mettre en commun à la fois nos soucis et nos avancées et je pense que l’on est toujours plus forts ensemble. Partager, c’est grandir, même parfois avec des professionnels qui ne partagent pas nécessairement mon avis sur tout. Mais même nos divergences peuvent nous faire avancer, l’important reste cette envie d’œuvrer pour le bien commun. La notion de taille d’entreprise ou de chiffre d’affaires n’existe plus quand on est autour d’une table pour discuter, l’important c’est la vision que chacun peut avoir, avec les solutions qui peuvent en émerger. Il en sort toujours des ponts et des points communs et c’est la meilleure façon que j’ai trouvée de nous enrichir, tous mutuellement…

Topp imprimerie affirme ses choix

Cette semaine imprimeur à l’honneur vous emmène à la rencontre de TOPP Imprimerie, une TPE qui affirme haut et fort ses choix…

Le choix d’un métier

Quelques années après avoir obtenu son brevet de conducteur à l’école Estienne, René Anelot se lance et devient imprimeur. Il crée son activité en 1974 à Gallardon, une ville de 3500 âmes située à quelques encablures de Paris. Il commence en tant qu’artisan (dans le sous-sol familial: 150 m² tout de même).

Au départ, Topp Imprimerie occupait le sous-sol de la maison familiale

Puis, la SARL voit le jour en 1980. L’entreprise continue d’évoluer et déménage en 1989 pour prendre place dans 700 m2 d’atelier. Éric, le fils de René grandit dans l’imprimerie. Il descend le week-end jouer dans les bennes de papier. Quand vient le temps des choix il est attiré par les fonctions commerciales mais reste attaché aux valeurs du métier familial. Il arrive dans l’entreprise en 1997 d’abord en alternance. Puis, il intègre la fabrication en 2003. Et, suite au départ à la retraite de son père René, il reprend les rênes de l’entreprise en 2006. « Quand je serai grand, je serai imprimeur », une devise qu’on partage de père en fils.

Le choix de produire propre

En 2004, TOPP Imprimerie est labellisé Imprim’vert. Comme beaucoup d’entreprises me direz-vous ? Oui mais à ceci près que le respect de l’environnement régit et impacte les investissements de l’entreprise. La démarche de labellisation a joué les révélateurs d’une conviction plus profonde qui a conduit à la réorganisation de l’entreprise. TOPP Imprimerie n’a pas de photogravure, pas de développement et n’investit dans un CTP que lorsque le respect de l’environnement est assuré, notamment concernant l’utilisation des solvants. La réflexion sur les produits utilisés pour le développement des plaques est accompagnée d’une réflexion sur l’UV ou l’utilisation d’encres biodégradables. Une démarche qui a permis à Eric de prendre du recul. À partir de la chimie du CTP, ont été pris en compte la gestion des déchets puis la prévention des risques vers une approche globalisante du poste du travail et une vraie démarche santé et sécurité aboutie. Un cheminement et une capacité à assumer des choix tranchés qui ne sont pas si fréquents et d’autant moins à l’échelle des TPE.

Le choix de la créativité

Topp imprimerie a fait le choix depuis des années de la créativité autant dans ses investissements avec des formats hybrides par exemple mais surtout avec le conseil. Tout a commencé dans les années 90 avec l’arrivée du premier Mac. L’entreprise a tourné ses efforts vers le pré-presse. Il a fallu recruter et faire évoluer les compétences de l’entreprise. La démarche a été complexe : l’entreprise n’était pas du tout informatisée pour les devis, la marche était d’autant plus haute. Un imprimeur de l’époque n’est pas un imprimeur de maintenant. Tout a bougé très vite alors que les entreprises et les personnels n’étaient pas prêts. Mais loin de se laisser emporter par cette révolution, Topp a fait le choix de l’expertise en développant un studio graphique. L’entreprise ne se laisse pas enfermer et réussit par ce biais à devenir maître d’œuvre. Centrée sur son expertise des technologies et des matières, elle développe des briques complémentaires : la conception graphique et un service logistique qui fait sa force. Une deuxième structure qui permet de marketer une deuxième offre et de toucher d’autres clients.

Le choix du territoire

Dans la droite ligne de cette démarche qui a fait naître deux entités se pose bien évidemment la question du web. Et au lieu de se lancer à corps perdu dans une démarche web qui aurait été mal pensée, l’entreprise s’en est raisonnablement tenue à mettre en place un site-vitrine. Opter pour le web-to-print sans réfléchir à la place que ça allait prendre aurait été se lancer dans la course au moins disant, où le consommateur a la charge globale et où le print est un print sans garantie : une vision à l’antithèse de l’idée du maître d’œuvre. Quand le prix et les délais sont les seuls critères de jugement, alors le clientélisme fait rage. Et, suite aux questionnements récents sur la sécurité des données, le clientélisme qui régit le low-cost en la matière commence à faire peur. Va-t-on vers une relocalisation de la production ? En tout les cas Eric Anelot l’appelle de ses vœux : « il faut recréer ce lien de territoire. »

Le choix de la collaboration

Et c’est bien dans cet esprit de lien de territoire qu’est né le pôle de production graphique : ADDIGRAPHIC. Cinq entreprises sont associées dans cette SAS. Ces cinq entreprises travaillent ensemble, se confortent, se renforcent pour répondre à des appels d’offre et se développer au-delà des limites de la région. Créé en 2008, le pôle est né au cœur de l’UNIIC Centre. Topp imprimerie est membre de l’UNIIC depuis bien longtemps mais plus que cela : René a intégré les instances de l’UNIIC à la création de son entreprise. Il avait un objectif simple : échanger avec ses confrères. René Anelot s’est engagé régionalement et nationalement avec une constance sans faille. Éric, son fils a suivi et a intégré l’UNIIC Centre : « l’émulation est intéressante. Il est essentiel de collaborer pour comprendre un métier dans son ensemble. » Éric a repris la suite de son père et siège au Conseil de perfectionnement du CFA de Tours. Instances de l’UNIIC, Conseil des CFA, administration des AGEFOS, tous ces mandats prennent du temps quand on sait que 90 % des entreprises sont des TPE mais pourtant il est important de trouver des actifs impliqués. Un défi assumé par l’UNIIC avec le renouvellement de son Bureau exécutif qui a vu arriver de nouvelles têtes, de nouveaux actifs et bien sûr de nouvelles énergies…

Le livre d’art en débat

La Chambre Syndicale Nationale de la Reliure Brochure Dorure (CSNRBD) organisait un petit-déjeuner thématique autour du livre d’art, éternel objet de fascination, qui implique à la fois des missions de diffusion de la création et de préservation/transmission des savoir-faire… 

Créé en 1640, l’Atelier du Livre d’Art de l’Imprimerie Nationale est un joyau à protéger. Lieu de conservation de collections précieuses, il abrite également des savoir-faire éminemment rares, voire plus encore… « Nous sommes le dernier atelier au monde à avoir des graveurs de poinçons. Nous avons également une fonderie, à la fois manuelle et mécanique, des taille-douciers etc. » énumère Pascal Fulacher, son Directeur.

Dotée d’un patrimoine typographique unique au monde (citons, pour l’écriture latine, Garamond de Claude Garamont ou Romain du roi de Philippe Grandjean), l’Imprimerie Nationale (portée depuis 2018 par la marque IN Groupe) est consciente de l’enjeu qui consiste à assurer la continuité de savoir-faire d’exception… « A travers nos dispositifs Maîtres d’Art, nous formons des apprentis et accueillons des stagiaires. Nous encourageons bien sûr également nos artisans à transmettre leur savoir-faire, mais il ne s’agit toujours que d’initiation, une vraie formation dure souvent au moins trois ans » développe Pascal Fulacher, qui reconnaît aussi aujourd’hui des difficultés à sortir d’une forme pernicieuse d’entre soi… « Le secteur du livre de création est très fragile, exposé à des vrais problèmes économiques. Il existait auparavant des librairies spécialisées, mais aujourd’hui on ne trouve plus guère que des salons professionnels pour rayonner ». Un constat qui traduit un manque de visibilité en forme de cloisonnement, contre lequel chacun essaie de lutter. « Qui connaît le salon PAGES aujourd’hui en France, hormis les initiés ? » s’inquiète notamment Pierre Zanzucchi, avant de souligner que « puisque cette vitrine existe, il suffirait de la faire connaître ». Un équilibre peut-être plus complexe à trouver qu’il n’y paraît, déplore Marie Mercier (Sénatrice de Saône-et-Loire) : « Il s’agit de faire connaître et diffuser des choses d’exception », interrogeant en creux le caractère potentiellement élitiste d’ouvrages tirés, selon Pascal Fulacher, « entre 40 et 60 exemplaires en moyenne pour le livre d’art, avec des prix oscillant entre 600 et 1200 euros ».

Y compris sur les marchés plus accessibles de la reliure main et de la dorure, les débouchés s’amenuisent – hélas ! – à mesure que les budgets des collectivités, eux-même de plus en plus contraints, se concentrent sur les infrastructures dites « prioritaires », au détriment de la politique culturelle de proximité. Une situation qui n’a toutefois rien d’une fatalité, selon Georges Sanerot (Président du comité de pilotage pour le Grenelle du Livre) : « Il faut aller au devant des nouveaux publics pour valoriser des métiers qui manquent de visibilité. C’est une mission qui demande à la fois de la coopération, parce qu’on ne peut pas faire ça tout seul, et une capacité à s’emparer des outils numériques pour communiquer jusque sur les réseaux sociaux ». Une remarque d’autant plus judicieuse qu’au dire des professionnels de la reliure-brochure-dorure présents, l’attractivité et la beauté des gestes artisanaux qui font ces métiers, captivent les publics (y compris les plus jeunes) qui visitent leurs ateliers. A nous de leur montrer le chemin…

Normandie Roto Impression : Goncourt 2018

Nous vous l’indiquions la semaine dernière, Normandie Roto Impression imprime le prix Goncourt 2018. Normandie Roto Impression est-il donc le grand lauréat du Prix Goncourt ? C’est tout comme…

Normandie Roto Impression imprime le prix Goncourt depuis 4 années consécutives. Les équipes ont acquis une expérience et une maîtrise incomparables pour la production de ces prix littéraires, véritables challenges industriels. Il faut livrer en quelques heures plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Le premier camion est parti le jeudi à 5h du matin avec 30 000 exemplaires à son bord : la première livraison était faite. Il faut ensuite passer la barre des 200 000 exemplaires en moins de 3 jours. Il faut anticiper les supports, la logistique et maîtriser parfaitement son outil de production comme ses plannings, ça va sans dire.

La tradition veut que l’entreprise qui a produit le livre pour la rentrée littéraire continuera à le faire pour le prix littéraire. Alors, dès l’annonce de la seconde sélection du Jury du Prix Goncourt, l’entreprise s’est coordonnée avec les éditeurs en lice et notamment Actes Sud qui sera l’éditeur lauréat cette année. Tout doit être prêt dans l’heure qui suit l’annonce.

En attendant l’annonce, toute l’entreprise est en tension et le résultat est libératoire. Les équipes vivent ça comme une fête, tout le monde participe car l’opération est prestigieuse, mais plus que ça, imprimer un Goncourt est une vraie fierté. D’autant que les prix littéraires arrivent dans une période plutôt creuse, juste après la rentrée littéraire de septembre – octobre et avant la rentrée littéraire de janvier. Ce prestige du livre (primé ou non) et l’orgueil que l’on ressent en le produisant se diffuse dans la région. Normandie Roto Impression est une grande entreprise de 140 salariés dans une petite ville, Alençon, qui compte un peu plus de 26 000 habitants. Cette activité emblématique irradie ainsi le tissu industriel et artisanal du territoire.

Une noblesse du livre qui rassemble, rend fier et qui se révèle dans l’exigence des éditeurs. Une exigence que Christophe Pillon, Directeur Général de Normandie Roto Impression connaît bien puisqu’il arrive tout droit du packaging pour l’industrie du luxe où services, qualité, délais, respect d’un cahier des charges étaient déjà son quotidien.

Il rejoint l’imprimerie d’édition en 2000 : « J’ai dirigé une imprimerie du groupe CPI pendant 9 ans : Kapp Lahure Jombart. J’ai ensuite pris la Direction Développement & Commerciale au sein de l’Imprimerie Moderne de l’Est dans un premier temps, puis Estimprim dans un second temps. Enfin j’ai rejoint le Groupe MAURY en tant que Directeur Commercial Livre en 2017 et Directeur Général de Normandie Impression depuis Juillet dernier. » Car Normandie Roto Impression fait partie du groupe Maury depuis 2001. Même s’il n’est pas sûr qu’il soit utile de vous le présenter, le Groupe Maury compte 6 sites de production en France, dont 3 dédiés à la production de livres : l’usine de Malesherbes (pour les livres de Poche), l’usine de Millau (pour les livres en impression numérique) et le site de Normandie Roto Impression (pour la littérature Générale et les livres de Poche). Le site de Normandie Roto Impression est entièrement dédié à la production de livres en Noir ou 2 couleurs : 6 rotatives, Offset et Numérique, 3 chaines de brochage.

 « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu porte assurément le désormais célèbre bandeau rouge : « Prix Goncourt 2018 ». Un bandeau autrefois réservé aux prix littéraires mais que l’on retrouve désormais de plus en plus souvent dans les librairies. Ils donnent des indications aux lecteurs : « par l’auteur de… », mettent en avant des critiques subtiles ou non : « une intrigue géniale », tentent de capitaliser sur un succès plus ou moins adéquat (« Le livre que Johnny Hallyday offrait à ses amis »). Mais que leur contenu soit évident ou plus abscons, ces bandeaux – produits et posés en interne chez Normandie Roto Impression – sont de plus en plus présents. Christophe Pillon nous le confirme : « les éditeurs font de gros efforts marketing : esprit de collection, visuels de couverture… ». Signe des temps, les maisons d’édition engagent de plus en plus de responsables marketing et les bandeaux sont loin d’être négligés. « Ils sont de plus en sophistiqués en couleur, en quadri, avec un visuel en découpe qui révèle la couverture, la finition fait son entrée même sur les livres premiers prix. » La PLV et le merchandising concernent il faut bien le dire beaucoup plus la jeunesse mais pour autant, le marketing tend à prendre ses marques en littérature générale. Il faut dire qu’avec plus de 600 titres en librairie, il faut sortir du lot. Le Goncourt quant à lui se suffit à lui-même, une aura qui peut varier mais ne se dément pas…

Chez Normandie Roto Impression ils seront fiers d’imprimer le Goncourt et « Leurs enfants après eux »

Prix Littéraires, des imprimeurs à l’honneur

Sans prétendre à l’exhaustivité – à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes, tous les prix n’ont pas encore été décernés – saluons le travail de l’Imprimerie Floch et Normandie Roto, pour leur implication respective dans la fabrication des titres déjà récompensés…

L’imprimerie Floch, une habituée de ce genre de sollicitations, est cette année encore plutôt gâtée :  Elle imprime les Prix Renaudot, Médicis, Fémina et Décembre, tandis que le prix Goncourt est imprimé au tiers par Floch (et au deux tiers par Normandie Roto, comme précisé ci-dessous). Pour Hubert Pédurand, son Président, ces succès sont un des signes de l’excellente santé de l’entreprise. « Nous nous remettons à embaucher parce que la demande est en progression. Nous nous félicitons de voir que nos prestations sont très appréciées des éditeurs et les Prix Littéraires n’en sont finalement qu’une illustration ». Il complète : « Il y a évidemment une part de chance. Floch est là pour rendre service à ses clients éditeurs, avec son savoir-faire, sa « signature », son historique et son aura. Après, dans le hasard de la production éditoriale, il peut y avoir des titres qui vont se retrouver sur les listes des prix littéraires ». Évoquant pour cette rentrée une fourchette large qui balaie entre 50 000 et 200 000 impressions liées aux prix littéraires – sans s’autoriser pour autant à nous en préciser le détail – Hubert Pédurand insiste sur cette fameuse signature Floch : « Un éditeur est capable de reconnaître un livre qui a été imprimé chez Floch, avant même de regarder l’achevé d’imprimé. Déjà parce que Floch utilise une technologie ROTOPAGE qui est unique en France. C’est une technologie flexographique mais il y a aussi des machines qui sont en anilox et qui ont été construites par Floch. Il en existe trois au monde et elles sont toutes les trois chez Floch, parce qu’à l’époque l’entreprise n’avait pas les moyens d’acheter une Cameron. Ils se sont donc mis à construire leur propre copie des Cameron qui sont aujourd’hui des prototypes » développe-t-il, précisant par ailleurs être passé, début 2018, à une capacité de 30 millions de livres par an, avec la mise en production récente de la troisième ROTOPAGE… « D’où la nécessité d’embaucher désormais », conclue-t-il alors.

L’imprimerie Normandie Roto ne tire rien de moins que le gros lot en imprimant aux deux tiers le prix le plus prestigieux – a minima le plus populaire – puisque c’est le Goncourt qui tombe dans leur escarcelle. Mais là encore, l’entreprise est une habituée : « C’est pour nous une opération prestigieuse et un véritable challenge industriel. En effet, livrer en quelques heures plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et passer la barre des 200 000 ex. en moins de trois jours requiert une grande maîtrise des outils de productions et des plannings. Dès l’annonce de la seconde sélection du Jury du Prix Goncourt, les équipes de Normandie Roto Impression coordonnent leurs actions avec les éditeurs en lice. Tout doit être prêt à démarrer dans l’heure qui suit l’annonce du lauréat : personnel/papier/machines/transports… Normandie Roto Impression imprime le Goncourt pour la quatrième année consécutive. Les équipes de Normandie Roto Impression ont acquis une expérience et une maîtrise incomparables pour la production de ces prix littéraires » nous explique Christophe Pillon, Directeur général de l’entreprise. Plus de détails à venir dans un article qui leur sera dédié, bientôt en ligne…

Et puisque ces victoires sont aussi les leurs, bravo aux imprimeurs (ceux deux-là, mais bien évidemment les autres aussi) qui participent à faire rayonner la littérature française partout dans le monde.

Liste des Prix Littéraires 2018

Le périple jaune

La délégation UNIIC est bien rentrée – au complet – de son « périple jaune », forte d’une volonté de mieux appréhender la culture graphique chinoise et son stade de développement technico-industriel. Entre visites professionnelles et balades plus ludiques, retour en images sur quelques jours qui mériteront un reportage plus approfondi dans les colonnes du prochain numéro d’Acteurs Graphiques… Lire la suite

Fabrègue : de la petite boutique au groupe industriel

Le Groupe Fabrègue, adhérent historique de l’UNIIC, c’est aujourd’hui 36 millions d’euros de chiffre d’affaires, réalisé à 70 % par Fabrègue Imprimeur et 30 % par Fabrègue Duo, lui-même doté de deux activités (50 % de négoce d’articles de bureau et 50 % d’impressions administratives pour les collectivités locales). C’est 300 collaborateurs sur un seul et unique site de production, à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute Vienne). Mais au départ, ce n’était qu’une petite boutique de lithographie…  

D’une guerre à l’autre…

Le Groupe Fabrègue, par la voix d’Emmanuel Fabrègue, son actuel dirigeant (et, entre autres, membre du Bureau Exécutif de l’UNIIC), aime à rappeler quand et comment son Histoire a débuté : « Le premier imprimeur c’est mon arrière-grand-père, qui s’est installé en haute Corrèze à Bort-Les-Orgues en 1892. Il s’y est installé comme imprimeur lithographe parce qu’il avait fait les Beaux-Arts de Paris. Il gravait donc ses pierres, mais s’est vite aperçu que cette activité peinerait à le nourrir, donc il est vite devenu typographe, avant une histoire faite de bouleversements assez systématiques. Mon arrière-grand-père est mort très jeune, son fils – mon grand-père – n’avait alors que 14 ou 15 ans et on lui fait arrêter ses études pour reprendre la boutique. Etant né en 1894, comme beaucoup d’autres Français de l’époque, on lui a trouvé une autre vocation en 1914 et a été porté disparu. Sa mère, se retrouvant veuve et avec son fils porté disparu, a dès lors vendu la boutique, pour revenir dans sa famille natale en basse Corrèze. Mais 18 mois plus tard, son fil est retrouvé ! La boutique étant vendue, il s’installe à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute Vienne), où nous sommes toujours aujourd’hui, uniquement parce qu’il s’est trouvé une petite imprimerie à vendre à ce moment-là, en 1919. C’est là qu’il donne le premier caractère industriel à l’entreprise, en développant des produits qui étaient très administratifs, majoritairement pour les collectivités locales. A la veille de la deuxième guerre mondiale, ils étaient passés de quatre salariés en 1920 à une cinquantaine. Une belle progression avec trois déménagements et la construction d’une nouvelle usine, mais arrive donc la guerre et l’histoire se renouvelle : l’activité tourne au ralenti puisque l’entreprise, qui avait une certaine croissance avec des salariés qui étaient jeunes, presque tous partis à la guerre, se retrouve en effectifs très réduits, avec toutes les complications que l’on peut imaginer en cette période-là. Le 6 juin 1945, à 50 ans, mon grand-père décède brutalement d’une attaque cardiaque. Là encore, l’histoire se répète : mon père avait 14 ans à l’époque. C’est ma grand-mère qui reprend alors ce qui reste de l’entreprise, pour laisser à mon père le temps de terminer ses études. Il part faire une formation en imprimerie à Paris et revient en 1952, date à laquelle il reprend l’entreprise, lui redonne de l’allant, toujours sur les métiers qui étaient ceux de son père et sur le marché de l’imprimé administratif. Nous resterons d’ailleurs spécialisés sur ce segment de marché jusqu’à la fin des années 80 ».

Une réorientation stratégique nécessaire

Un historique d’entreprise à la fois peu commun et caractéristique de l’importance particulière du legs familial dans les métiers de l’imprimerie, qui sont à la fois des métiers de passion et de transmission. « Je suis pour ma part rentré dans l’entreprise en 1983, mon frère en 1985, et notre père nous a posé une question : est-ce que vous considérez que les marchés qui sont les nôtres sont susceptibles de pérenniser l’entreprise ? Il faut bien se rendre compte qu’à cette époque-là, nous ne savions pas ce qu’était une quadrichromie : on ne faisait que des imprimés administratifs, avec des imprimés pour les collectivités locales (mairies, principalement), le recueil des lois et règlements de l’éducation nationale et les feuilles de sécurité sociale, qui ont été remplacées par la carte SESAM-Vitale. La réponse que nous avons donnée à notre père était donc clairement « Non »… Nous savions que si nous restions sur ces secteurs d’activité, grâce auxquels nous vivions pourtant très bien à l’époque, nous n’avions pas d’avenir. Et nous ne nous étions pas trompés : ces documents n’existent effectivement quasiment plus. Nous avons donc complètement changé la stratégie de l’entreprise, à 180 degrés. Nous sommes rentrés dans le monde la couleur, mais en prenant des places là où elles étaient encore disponibles : à la fin des années 80, la réorientation que nous estimions la plus porteuse, c’était dans le monde de la communication. En 1991, notre père a été emporté en trois mois par un cancer généralisé et nous nous sommes retrouvés, mon frère et moi, à la tête de l’entreprise sans en avoir la moindre action. Cette succession a été relativement douloureuse parce que, dans ces cas-là, l’Etat réclame son dû et il nous a fallu 10 ans pour nous en relever complètement ».

… Et des questionnements de plus en plus urgents

L’occasion de demander à Emmanuel Fabrègue si cette expérience, cette capacité à anticiper les mutations des marchés, elles-mêmes adossées à des pratiques changeantes, est comparable aux capacités d’adaptation dont il faut faire preuve aujourd’hui, le Web et la démocratisation des devices numériques et connectés ayant profondément modifié nos modes de communication« Non, les choses s’appréhendent aujourd’hui de façon totalement différente. On arrive peut-être au bout du bout en termes de volumétrie. Les papetiers nous disent par exemple que depuis le début de l’année, c’est près de 13 % des volumes qui ont disparu en Europe : 13 % pour la roto, 9 % pour la feuille. On continue pourtant à avoir des machines de plus en plus performantes. Si on regarde le temps de calage entre la première machine feuille quadri dans laquelle on a investi en 1990 et notre 8 couleurs LED-UV aujourd’hui, c’est faramineux. On produit donc de plus en plus vite, avec des volumes qui sont de moins en moins importants et nous sommes encore quand même beaucoup d’acteurs, avec des prix qui sont de plus en plus bas… »

Une lucidité qui lui vaut de penser que le secteur traverse aujourd’hui « une tempête qu’il faut affronter », selon ses propres mots. Car le pire serait certainement de subir, sans ouvrir les yeux sur les réelles opportunités qui se profilent peut-être… « Ce que l’on peut attendre du collectif, entre autres choses, tient à mon avis en la défense de l’ « Imprimez en France ». Les gens y sont de plus en plus sensibles, comme ils sont sensibles au bio. Les discours anti-papiers, qui étaient souvent portés par de grands groupes bancaires, de télécoms ou d’assurance, étaient plus liés au prix du timbre qu’à des arguments écologiques ou environnementaux. Une feuille A4 éditique, c’est 2 à 3 centimes, quand on paye 50 à 60 centimes de timbre… Inutile de chercher plus loin les vraies raisons de la diabolisation du papier. On n’entend plus vraiment le discours « On a coupé des forêts pour faire du papier », on a au contraire réussi à faire passer le message qu’entretenir les forêts, c’est les valoriser, c’est de l’élagage etc. Aujourd’hui, l’ennemi médiatique s’appelle le plastique. Nous sommes donc dans une période certainement moins défavorable qu’elle n’a pu l’être. Aujourd’hui, il faudrait peut-être poser cette simple question : qui va payer vos retraites demain ? Les Bulgares ou les imprimeurs français ? Donc je pense qu’il faudrait en effet beaucoup plus développer le made in France, le Print in France en l’occurrence. Les coûts de transport vont augmenter et relocaliser relève d’une démarche de bon sens, parce qu’on se dit, de plus en plus, qu’il est idiot d’aller faire ailleurs ce qu’on peut faire ici, à des coûts parfaitement raisonnables. A nous d’enfoncer le clou ! »

Emmanuel Fabrègue, qui intervenait ici durant le Congrès « L’Intelligence en Action » porté par l’UNIIC.

Circuits courts, relocalisation : un objectif commun ?

Un discours porté avec d’autant plus d’assurance que l’entreprise est profondément attachée à son ancrage local, en dépit des difficultés qui peuvent en résulter : « On est maintenant dans une grande région qui s’appelle la Nouvelle Aquitaine mais le Limousin était une toute petite région, assez « loin de tout  » Nous avons 4 ou 5 clients sur la région, mais ça ne pèse en tout et pour tout que 3 % de notre CA. Quand on est à Lyon, Lille, Paris, Toulouse ou Marseille, on a un vivier forcément beaucoup plus important. En contrepartie, nos racines sont ici. Mais je trouve un petit peu dommage que ce soit un tel handicap, contrairement à l’Allemagne par exemple où les infrastructures sont nettement mieux adaptées. Pour faire des petits volumes là où nous sommes placés, avec de l’impression numérique, les frais de livraison à Paris, par exemple, rendraient ça absolument inabordable : c’est un marché sur lequel on ne peut même pas aller » regrette-t-il, sans y voir pour autant une fatalité : « Je suis intimement convaincu qu’à terme, cela changera. La vraie question reste de savoir « quand ». Je participe régulièrement à des sessions de formations de l’APM (l’Association Progrès du Management, ndlr), en compagnie, notamment, d’autres imprimeurs. On se rencontre tous les mois autour de différents sujets et parmi les derniers intervenants, Philippe Dessertine (économiste et expert des questions financières, ndlr) estime que la relocalisation via les circuits courts est inévitable pour les années qui viennent. Les grandes – ou « trop grandes » – métropoles vont devenir trop difficiles d’accès et il sera de plus en plus difficile d’y vivre. Selon lui, les mouvements de décentralisation/relocalisation vers les régions feront donc partie de la 4ème Révolution Industrielle, parce que les aspirations des gens vont être différentes ». Une perspective qu’il admet certes être « incertaine » et en incapacité évidente de répondre à tout, mais qui constitue une piste de réflexion intéressante lorsqu’il s’agit de conduire ce délicat – mais perpétuel – exercice : penser et repenser la stratégie de son entreprise au gré de l’époque et des « tempêtes » qui lui font face. Un défi passionnant, débuté en 1892, et qui ne semble pas près de s’arrêter…

Vidéo – Première Presse nanographique Landa chez le Groupe Prenant

Parmi les moments forts du Congrès, l’annonce officielle de l’arrivée d’une Presse Landa S10P – la première en France – chez le Groupe Prenant (Diamant Graphic, site de Choisy-Le-Roi) a permis de poursuivre le fil thématique de la journée : comment la technologie et l’offre des différents fournisseurs pourront aider à recomposer un paysage industriel post 4.0 ?

Avec Philippe Vanheste (Groupe Prenant), Marc Schillemans (Vice-Président et Directeur Général Landa Digital Printing) et Jean-Baptiste Bardinet (Business Manager France Landa Digital Printing).

Groupe Prenant, la différence comme atout

Comme Laurent Prenant, Président du groupe éponyme, ne manque jamais de le rappeler : « Tout le monde peut proposer des prix bas dans un contexte d’absence de stratégie de développement de l’entreprise. Moins nombreux sont ceux qui risquent l’innovation, l’investissement et la différenciation technologique ». Plus qu’une formule, c’est là une vision d’entreprise que se sont appropriées toutes les forces vives d’un projet qui embarque aujourd’hui 700 collaborateurs sur 4 sites : Impression rotative, impression feuille, façonnage & routage, personnalisation, logistique, gestion de données et web-to-print, sont autant de solutions que le Groupe Prenant a su développer, tout particulièrement ces dix dernières années, alors que le groupe affiche près de 60 ans d’existence.

Porté par une forte stratégie de croissance externe, marquée notamment par le rachat ambitieux, en 2008, du site de l’Imprimerie Nationale basé à Choisy-Le-Roi (94), pour y établir Diamant Graphic, spécialisé dans « l’imprimé rare & précieux », ou encore l’acquisition de CFI Technologies (solutions de Data-management/Éditique/Routage) à Lisses dans le 91, le Groupe Prenant s’est attaché à construire une offre cohérente et complémentaire, en accord avec une philosophie qui refuse l’attentisme.

Petit tour du propriétaire en vidéo :

Note : Diam (ex-filiale de routage du groupe La Redoute) et Taylormail (ex-3 Suisses), sont devenues une seule et même entité : Kallisté, basée à Tourcoing (59).

Au lendemain de l’annonce de l’intégration d’une Presse Landa sur le site de Choisy-Le-Roi (une première en France), c’est cette même volonté, selon les termes de Philippe Vanheste (Directeur Marketing), de « transformer l’entreprise », qui voit le Groupe Prenant poursuivre une stratégie de renforcement/pérennisation par le haut. « Nous nous sommes beaucoup développés par de la croissance externe, mais aujourd’hui nous changeons de braquet : c’est l’innovation qui sera le moteur de la transformation digitale de l’entreprise » confirme-t-il, insistant également sur l’importance de conjuguer modernité et transmission. « Nous sommes engagés, sous l’impulsion de l’UNIIC, dans un plan de formation qui doit pouvoir être déclinable et partagé. L’idée, ce serait par exemple d’accueillir une classe pendant une année complète, directement au cœur d’une imprimerie et sans qu’il s’agisse d’alternance, pour reconnecter les jeunes générations à ces milieux qu’ils appréhendent souvent trop tard ».

Un volontarisme qui a mené le Groupe Prenant à la tête d’un CA de plus de 80 millions d’euros et qui les voit désormais probablement hantés par cette seule question : quel prochain défi relever ?